Joël Unal

Une interview réalisée par Nicolas Bergougnoux

C’est en août 1973 que Joël Unal a débuté le chantier de son habitation en voile de béton dans le sud de l’Ardèche. Peu à peu, il s’est approprié la technique créée par Pascal Haüsermann ; en l’améliorant, il est devenu un spécialiste de la réalisation du ferraillage. C’est dans un livre paru en 1981, qu’il a décrit cette expérience et dressé un panorama de ce type d’architecture. Il a ensuite été demandé par des architectes, des sculpteurs, des particuliers, pour réaliser le ferraillage de leurs projets. Le soin et la rapidité apportés à ses réalisations ont ajouté à sa notoriété. L’ayant rencontré en août 1986 à Lyon, sur le chantier de Christian Roux, lors d’un stage organisé par « Habitat », j’ai pris contact avec lui, et, c’est de cet entretien dont j’aimerais vous faire part.

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Maison de Joël Unal

Nicolas Bergougnoux – Joël, peux-tu nous raconter les conditions dans lesquelles tu es devenu l’un des premiers autoconstructeurs d’une habitation en voile de béton ?

Joël Unal – C’est en voyant des réalisations de Pascal et Claude Haüsermann dans des revues. Comme à l’époque je peignais, j’ai essayé de trouver une façon de les rencontrer par l’intermédiaire des artistes que je connaissais. Ce fut facile. Nous leur avons rendu visite chez eux, dans leur maison de Minziers en Haute-Savoie, une maison autoconstruite sur les ruines d’un ancien prieuré, une ancienne chapelle en pierres. Nous avons sympathisé et nous leur avons demandé un projet pour un terrain que nous avions dans la région grenobloise.

N.B. – C’était un projet en voile de polyester ?

J.U.   – Oui, c’est cela, mais il a été refusé.

Nous avons cherché un terrain ailleurs et nous avons voulu alors réaliser une maison autonome, autoconstruire au moindre coût. Pascal avait mis au point une technique de voile de béton et il avait cherché à la rendre la plus économique possible. En ce qui concerne les formes – ce qui était très sympa – c’est qu’elles s’entouraient autour de la vie des gens, ce qui était beaucoup plus adapté à nos caractères que les cubes qui sont d’habitude entassés les uns sur les autres.

En mai 1972, c’est la préparation du projet avec Claude Haüsermann-Costy, sur plans, puis sur maquette. A partir de l’automne 1972, c’est un dialogue avec le maire de la commune dont l’accord est immédiat, puis avec la D.D.E. de l’Ardèche. Le permis de construire est obtenu en juillet 1973, dans un délai normal.

N.B. – Les travaux ont commencé en août 1973, pourrais-tu nous en dire deux mots ?

J.U. – La construction n’a pas été facile : nous n’avions pas d’eau, pas d’électricité ; il fallait aller chercher l’eau à cinq ou six kilomètres. Rien n’était simple. Nous avons travaillé tous les week-end, car nous habitions à Grenoble, à 200 km du chantier. Mais nous avons pu nous rapprocher : j’ai démissionné de mon emploi pour poursuivre la construction, ma femme a été nommée à 75 km. Je suis resté sur le chantier en permanence pendant trois ans, ce qui m’a permis de finir le gros-oeuvre, de terminer ce qui était important, et de commencer les finitions. A chaque fois que je devais faire une modification, comme je tenais absolument à conserver, disons le « style » des maisons Haüsermann, je demandais l’avis de Claude ; puis, petit à petit, quand on a fini par intégrer l’architecture, nous nous sommes permis de faire un peu ce que nous voulions, tout en restant fidèles à l’inspiration initiale.

N.B. – Comment l’autoconstructeur que tu étais est-Il devenu ce « spécialiste » du ferraillage des structures-sculptures ?

J.U. – Je crois que c’était en 1980, Claude Haüsermann m’a appelé, elle m’a demandé de réaliser un ferraillage pour un de ses clients qui habitait Orsay, en région parisienne. J’ai accepté, c’était une grand maison, une sphère de 12 ou 15 m de diamètre. J’ai donc réalisé ce ferraillage, et entre-temps, j’ai écrit le bouquin qui m’a permis de connaître tous les architectes intéressés par cette technique. Petit à petit, ils m’ont proposé d’autres chantiers. Bien sûr, j’ai amélioré la technique que j’avais mise au point pour ma maison. Je l’ai surtout améliorée en rapidité, parce que je passe très peu de temps sur les chantiers. Cela ne m’intéresse pas d’être éloigné de chez moi.

Lors d’une rencontre avec Jean-Marc Blanche, un copain architecte qui a mis à la mode les murs d’escalade en France, je l’ai orienté vers la technique du voile de béton pour la réalisation de ses murs d’escalade, ce qui se fait maintenant couramment. Comme j’étais à l’origine de cette recherche, les concepteurs ou architectes de murs font appel à moi pour leurs ferraillages, ce qui m’a permis de réaliser des murs d’escalade un peu partout en France.

N.B. – Il est vrai que tu as réalisé quelque 18 murs d’escalade. Quels sont les autres types de projets que tu réalises ?

J.U. – Il y a aussi des maisons. J’ai dû réaliser le ferraillage de plus d’une dizaine. Et pour de nombreux architectes de voile : les Haùsermann, bien sûr, Antti Lovag, Thierry Valfort, Christian Chambon, Guy Bianconi etc…

Il y a aussi d’autres constructions qui demandent beaucoup plus de précision, des calculs de formes complexes, ainsi que le sens de la sculpture. C’était le cas pour le fût de la salle d’orgue de la Cité de la Musique, pour Christian de Portzamparc, à La Villette à Paris. C’était un chantier important, parce que très haut, très précis (tolérance de 5 mm) et très complexe par ses formes géométriques.

Il y a aussi les parcs de jeux comme Eurodisneyland ou Astérix. Pour le Futuroscope de Jaunay-Clan, à Poitiers, nous avons réalisé d’énormes champignons et des tomates géantes de 12 m de diamètre. Pour d’autres chantiers, ce sont des rochers de forme un peu spéciale, plus proche de la nature. Pour Eurodisneyland, nous avons en projet des arbres de 35 m de hauteur, des grottes de quelque 10000 m2. La création est alors plus limitée et l’énormité de ces chantiers, ainsi que leurs difficultés de réalisation les rend moins attrayants.

N.B. – Comment travailles-tu ? As-tu une équipe autour de toi ou es-tu seul ?

J.U. – Pour les ferraillages, je tiens a être présent physiquement, parce que les formes que je réalise sont soit des formes sculptées, soit des formes très précises. Pour les très grands chantiers où il faut plusieurs personnes, je fais les formes principales et ceux que j’embauche font le maillage général. Je soustraite quelquefois certaine partie comme la mise en place du grillage par exemple. Je n’embauche qu’au coup par coup ou je travaille avec des gens qui ont déjà un statut, ce qui permet d’être un peu plus libre, car ce sont des chantiers tellement marginaux que l’on ne peut pas avoir une assurance de travail tout au long de l’année.

Pour la partie « béton », je suis associé à une entreprise spécialisée, issue de l’expérience d’une grande entreprise formée à ces travaux de coque, équipée pour la projection par voie sèche et humide: « Le Béton Libre ».

Conseils pour demander le permis de construire

N.B. – Quels conseils donnerais-tu à des personnes souhaitant vivre dans des habitations en voile de béton ?

J.U. – Celui qui est intéressé par cette architecture va sans doute essayer de dessiner quelque chose. J’ai toujours conseillé d’aller voir un architecte compétent pour en discuter avec lui ; c’est ce que font généralement les gens.

N.B. – De nombreuses personnes ont franchit le cap du permis de construire avec difficulté, comme toi par exemple lors de ta première demande dans la région grenobloise. Est-il toujours aussi difficile de l’obtenir ?

J.U. – Les conseils pour obtenir un permis de construire sont toujours délicats à donner, parce que cela dépend de l’endroit, du maire, de l’architecte conseil, etc.. Moi, j’ai toujours conseillé de ne pas envoyer de dossier sans aller voir les gens avant, pour discuter avec eux. Ils sont quelquefois un peu surpris, mais en leur montrant des photos de réalisations, ils sont moins hostiles. C’est vrai qu’il y a une quinzaine d’années, lorsqu’on a commencé, c’était moins facile que maintenant. De toute façon, cela reste une décision non pas à arracher, mais à faire accepter par un maire ou une administration. Si l’on sait bien s’y prendre, si l’on suit cette démarche, je crois qu’il y a moins de problèmes aujourd’hui pour obtenir un permis à condition de ne braquer personne au départ

Prix du voile de béton

N.B. – Une fois le permis obtenu, comment vois-tu la construction de l’habitation ?

J.U. – Il y a deux solutions, l’autoconstruction ou passer par des entreprises. Il faut savoir une chose primordiale : en autoconstruction, le coût est dérisoire, mais c’est très long. Avec une entreprise, cela peut aller très vite, mais ce n’est pas obligatoire ; c’est également beaucoup plus cher.

La construction en voile par une entreprise reste du domaine de la maison chère. Cela dépend aussi de la région de construction. Là encore, pour les finitions, si l’on en fait une partie soi-même, le problème est bien sûr différent.

N.B. – Le pas vers l’autoconstruction est-il si difficile à franchir ?

J.U. –   Non, si la personne qui prend cette décision est suffisamment motivée. Nous, nous avons eu les pires difficultés physiques, nous avons construit sur des rochers à 6 km d’un point d’eau, nous avons fait quelque 350 tonnes de béton mis en place à la main, nous habitions à 200 km, etc.. Et nous n’étions pas du tout préparés à cela : j’étais projeteur dans un bureau d’études, ma femme était professeur et nous avons bâti cette maison, parce que c’était quelque chose que l’on voulait obtenir. Ce n’est même pas une question de volonté, c’est une question de – comment pourrais-je dire ? -d’inconscience, surtout une question d’inconscience, oui… Mais je ne crois pas qu’il faille faire de complexes vis-à-vis de l’autoconstruction, si l’on est suffisamment décidé à le faire, on est armé pour le faire.

N.B. – Avec le recul, quelle vision as-tu de cette architecture ?

J.U. – Cette architecture a démarré en 1958, 1960. Il y avait un fort mouvement à cette époque et des personnes essayaient de chercher des solutions pour des architectures galbées, avec des courbes, dans tous les matériaux, plastiques et autres. Puis cela s’est résorbé petit à petit. Et il y a une dizaine d’années, plus personne ne s’y intéressait. Actuellement, on perçoit une recrudescence de la technique du voile de béton pour faire des bâtiments, des rochers, des piscines, qui jusque là ne se faisaient pas de cette façon ou pas du tout.

Enfin, moi je le ressens comme ça, par les demandes que je reçois depuis quelque temps (avec des hauts et des bas).

Au niveau de l’architecture et des habitations, cela reste tout de même très marginal, ce n’est pas une architecture aussi connue que les maisons Phénix, pas de mystère. Tant mieux dans le fond. Ce n’est pas la peine que les maisons clés en mains se transforment en « boules-phénix », parce qu’alors, ce serait un peu dommage. Bien que certains architectes préconisent cette solution.

Propos recueillis par Nicolas Bergougnoux, architecte, publiés dans Habitat n°11.

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ACTUALITE

Mise en vente de la maison de Joël Unal.

La vidéo diffusée sur Arte le dimanche 6 septembre 2015, « La maison Unal / Claude Häusermann-Costy & Joël Unal » est éditée en DVD par ARTE EDITIONS, Architectures Volume 9.

LIVRES

« Pratique du voile de béton en autoconstruction » de Joël Unal, Editions Alternatives.

« Arcs en ciel d’Ardèche – La maison Unal » de Joël Unal et Daniel Abel, Editions Plumes d’Ardèche.

 

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